Épargne citoyenne : comment mettre son argent au service de ce qui compte vraiment ?
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Que feriez-vous pour l’humanité avec 6000 milliards d’euros en main ? Cette coquette somme, c’est le montant de l’épargne totale des Français. Et si cette fortune pouvait financer une meilleure qualité de vie, la protection de la nature ou plus de solidarité ?
L’idée fait son chemin, puisque 6 épargnant·es sur 10 accordent une place importante à l’impact social et environnemental de leurs placements. La réalité est toute autre : l’assurance-vie, le produit d’épargne le plus prisé des Français, continue de financer de nouveaux projets d’énergies fossiles (c’est ce qu’a révélé l’ONG Reclaim Finance dans une étude qui souligne que 63% de ces unités de compte sont concernées). Alors comment reprendre le contrôle et mettre son épargne au service de ce qui compte vraiment ?
Pour y voir plus clair, on vous embarque dans le micmac de la finance alors que nous nous apprêtons à accueillir la tournée « À nous de compter » qui fait étape à Nantes le 10 février (1). Lancée par l’Opération Milliard et accueillie par Energie Partagée, elle vise à fédérer et outiller les citoyen·nes autour de la finance solidaire en proposant plusieurs ateliers interactifs : Fresque de la Finance et Atelier Epargne. L’objectif ? Comprendre et démystifier le système financier pour mieux reprendre la main sur son épargne, décrypter les étapes-clés et la chaîne de valeur de la finance.
Maintenant, c’est à nous de compter !
« L’Opération Milliard, c’est une force d’action civile qui a émergé du terrain il y a environ 2 ans. C’était un vrai cri du cœur d’organisations de l’ESS : elles tiennent le tissu écologique, démocratique et social en France mais l’État se désengage de plus en plus et elles n’ont pas ou peu accès aux financements privés. Ces modèles économiques viennent à contre-courant de la finance classique qui demande des rentabilités élevées et un retour sur investissement à court terme. » Relate Noah Tot, animateur de la tournée et bénévole de l’Opération Milliard.
L’idée est de relier les deux mondes : celui qui porte les projets de transition écologique, sociale et citoyenne et celui qui tient les rênes de la finance. Il s’agit d’un côté de donner les clés aux acteurs de terrain pour accéder aux outils financement classiques, de l’autre, d’acculturer le secteur de la finance aux réalités de ces projets qui œuvrent pour un monde plus juste, sans recherche de profit. Cela passe notamment par valoriser les spécificités de l’ESS : « par exemple, les structures de l’ESS sont plus résilientes : le taux d’échec est moins haut que celui des start-ups » rappelle Noah Tot, citant les travaux du chercheur et économiste Thibault Mirabel (2).
Une autre ligne à faire bouger : décentraliser la prise de décision et amener les choix d’investissement là où les projets se déploient : en local, sur nos territoires. C’est là que la mobilisation citoyenne est intéressante car elle permet de remettre du concret derrière les outils financiers. « L’un des piliers de notre mouvement, c’est de faire de la pédagogie auprès des citoyen·nes pour qu’ils puissent se saisir du sujet : ils peuvent aussi être acteur·ices du changement, via leurs choix financiers, leur implication dans des comités citoyens… » D’où l’idée d’une tournée partout en France : « pour qu’il y ait un élan populaire autour de la finance solidaire, il faut en parler, il faut fédérer autour du sujet. »
Agir à son échelle et sur son territoire
Alors comment être acteur ou actrice du changement ? L’épargne peut-elle être un levier d’action pour avoir un impact concret sur son territoire ?
Exemple en local avec RECIT, le Réseau des énergies renouvelables locales et citoyennes en Pays de la Loire. Sa mission : fédérer et favoriser le portage de projets citoyens dans le domaine des énergies renouvelables. « Au lieu d’acteur privés et industriels qui développent un parc éolien et/ou photovoltaïque, nous mobilisons des acteurs du territoire qui portent les projets en lien avec les collectivités, et qui bénéficient des retombées économiques » explique Robin Deloof, animateur du réseau RECIT.
Contribuer à une levée de fonds est l’un des principaux leviers d’action : « C’est un moyen assez peu chronophage et concret d’investir, tout en étant certain de savoir ce que tu finances. Tu fais sortir de terre des projets qui n’existeraient pas sans cette force collective » indique Robin Deloof.
Et les projets sont nombreux ! Depuis 2011 et 170 projets plus tard, 230.000 habitant·es sont concerné·es par la production d’énergie citoyenne en Pays de Loire. Parmi eux, des projets bien ancrés sur leur territoire comme l’installation d’une centrale photovoltaïque sur les toits du MIN de Nantes pour alimenter ses chambres froides (3) et un projet de parc éolien à Blain par les Citoyens du Zef (4).
Chez RECIT, chaque projet fixe le montant minimal d’investissement – souvent aux alentours de 100€ – sous forme d’actions au capital et de compte courant associé. « Cela fonctionne comme un prêt pour lequel on est rémunéré à un taux fixé à l’avance et remboursé sur 5 à 7 ans. » Explique Robin Deloof.
Dès lors, qu’est-ce qui change par rapport à un actionnariat classique ?
- Quel que soit le montant investi, l’actionnaire a le même pouvoir de décision que tous les autres actionnaires : 1 personne = 1 voix ;
- L’entreprise financée s’engage à respecter certaines obligations via une charte, comme réinvestir une partie des revenus dans des actions de transition énergétique ;
- L’épargnant·e opère une réorientation de son capital : il finance la transition juste et un projet correspondant aux besoins de son territoire.
« Investir dans l’économie réelle, c’est aussi ça : c’est transparent, on finance directement un projet concret, et on accepte de récupérer son argent sur un horizon de temps plus long. » Rappelle Noah Tot.
Et les banques dans tout ça ?
C’est la question qui revient le plus : « quelle banque choisir ? » Comment être le plus éthique possible sans être un as de la finance solidaire et sans passer ses soirées à décortiquer les différents produits financiers ? Des ONG comme Oxfam ou Reclaim Finance publient chaque année un classement des banques selon différents critères et aident tout-un-chacun à déceler les pièges d’un milieu qui n’échappe pas au greenwashing (5).
Au terme de finance durable souvent utilisé à tort, La Nef, banque coopérative et pionnière de la l’épargne solidaire, préfère le terme de finance éthique, qui se dégage de toute spéculation. « Pour repenser la finance, il faut que les banques prennent conscience que tous les projets ne se valent pas et qu’elles ont un pouvoir gigantesque : celui de dessiner l’économie demain. Partant de la, il est impératif que les banques instaurent des critères d’acceptation extra financiers des projets quelles financent, qu’elle repolitisent la banque.» Léo Miranda, directeur marketing de La Nef. Un positionnement clair qui n’a rien de surprenant tant La Nef détonne dans le paysage bancaire depuis plus de 30 ans. Son credo : collecter de l’épargne pour financer des projets socialement utiles et écologiquement viables et donner la possibilité de partager les intérêts générés pour financer des associations soigneusement sélectionnées. Le tout en cultivant une transparence totale et en s’appuyant sur ses principes coopératifs.
Autre exemple qui fait bouger le secteur bancaire, le groupe Crédit Mutuel Alliance Fédérale a lancé en 2023 son initiative du dividende sociétal : 15% de son résultat net est désormais consacré à des projets qui permettent de lutter contre le réchauffement climatique et contre les inégalités sociales.
« Si de plus en plus d’épargnants rejoignent des établissements éthiques, alors les établissements conventionnels vont être amené à repenser leurs critères » appuie Léo Miranda.
Transformer la société
Se saisir des ressources disponibles pour comprendre le système financier, changer son regard sur la finance en la concevant comme un moyen pour transformer la société et pas comme une fin en soi, réorienter son épargne : c’est déjà agir.
« La transition énergétique et écologique ce n’est pas un changement technique c’est aussi un changement social : investir dans les projets de territoire c’est un premier pas pour faire partie de ce changement » Robin Deloof.
« Comprendre cela, c’est aussi sortir de la culpabilité individuelle : c’est collectivement que nous devons porter des projets et changements sociétaux. Cela passe par remettre en question tout le système financier ! » Noah Tot.
Une conclusion à plusieurs voix pour oser s’attaquer à un sujet aride et se mettre en mouvement pour écrire ensemble un nouveau récit, celui où les bons comptes font les belles utopies.
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- (1) En 2025, Le Solilab est devenu « lieu du Milliard » : un des lieux ressources pour incarner la dynamique de l’Opération Milliard
- (2) Lire l’entretien réalisé par Alternatives Économiques « Les coopératives survivent plus longtemps que les entreprises conventionnelles »
- (3) Découvrir le parc éolien citoyen de Blain, dans lequel il est encore possible d’investir !
- (4) Découvrir ce projet géré par une communauté CoWatt, soutenu par Nantes Métropole et Energie Partagée Investissement
- (5) Lire l’article « Les fonds durables : le grand enfumage » du média indépendant Bonpote ou la Lettre ouverte à l’AMF contre le greenwashing dans le secteur financier