D’une petite idée à une grande coopération : l’histoire de Lowrange à Saint-Nazaire
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En 2023, une salariée de la société de nettoyage Facility lance un défi à son entreprise : fabriquer son propre produit ménager écologique et local à partir d'écorces d'orange. Qui aurait imaginé, trois ans plus tard, que le projet Lowrange amènerait tout un collectif d’acteurs locaux qui ne connaissaient pas à expérimenter une manière radicalement différente d'entreprendre ?
Derrière l’histoire de peau d’orange : le concept de l’économie de la fonctionnalité (EFC)
C’est cette histoire que sont venus nous raconter Emmanuel Nicoleau, co-fondateur de Baobab et Thierry Debuc, membre du laboratoire d’intervention et de recherche ATEMIS le 4 mars dernier au Solilab. Avec eux, nous avons embarqué dans le projet fou de Lowrange et découvert l’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC) : un concept qui bouscule nos visions de l’économie, du faire ensemble et de la création de valeur.
« Cela fait 3 ans qu’on travaille sur la production de ce produit ménager. Personne n’a jamais vu la couleur d’un bidon et pourtant, c’est une réussite » s’amuse Emmanuel Nicoleau, coordinateur de Baobab. Cette association nazairienne s’intéresse à l’effet de la coopération et à ses différents impacts sur le territoire pour engager la transformation du modèle économique dominant. « Derrière les enjeux écologiques et sociaux, nous sommes convaincus qu’il y a un enjeu économique. Si on reproduit de manière réflexe ce qu’on sait faire, rien ne changera. » C’est dans cette logique d’expérimentation que Baobab a accompagné l’aventure Lowrange.
Les écosystèmes de coopération territoriale : expérimenter la transition de l’économie
« Cette histoire commence avec quelqu’un qui a envie de faire plus que de tenir le balai » commente Thierry Dubuc du laboratoire Atemis qui accompagne la démarche de recherche-action. Cette personne, c’est une salariée de l’entreprise de nettoyage Facility qui partage une idée à son employeur : produire eux-mêmes leur propre produit nettoyant écologique. C’est l’histoire aussi de ce dirigeant qui ne laisse pas cette idée sans lendemain. « Ils sont allés jusqu’à tester des formules avec des écorces d’orange et du vinaigre blanc. Ça marchait dans leur cuisine, mais leur travail, ce n’était clairement pas de lancer un process industriel et chimique » raconte Emmanuel Nicoleau. C’est la rencontre avec Baobab qui ouvre la perspective de mettre au travail cette idée en mode coopératif.
La première étape a été une réunion collective en juin 2023 pour présenter le projet. Assez vite, plusieurs personnes acceptent de se revoir régulièrement pour trouver comment concevoir ce fameux nettoyant écologique.
Pour démarrer, il faut trouver des consommateurs d’orange : c’est le cas dans les hôtels. Les fruits ne sont pas bio ? L’épicerie La Coop du coin embarque dans l’aventure pour fournir des oranges produites par une coopérative espagnole. « On les a livrées dans les hôtels, on a expliqué aux clients à quoi allaient servir les résidus de leur jus et ça a pris. On s’est dit que c’était possible. »
Au fil de l’eau, des acteurs quittent l’aventure, d’autres la rejoignent. Aujourd’hui, à quoi ça ressemble ? La coopérative espagnole livre des oranges à l’épicerie La Coop du Coin. Facility distribue les oranges et récolte les peaux lors des prestations de nettoyage chez les entreprises clientes. L’entreprise L’Avant d’Après a créé une solution low tech pour fabriquer le produit via une macération assez simple. La formulation chimique a été développée par les élèves de l’IUT de Saint-Nazaire. Le produit de nettoyage vise à être fabriqué par une structure d’insertion.
Au bout de 3 ans de construction collective, qu’est-ce qui pousse une structure à rester impliquée dans le projet ? « Produire ce nettoyant était un prétexte pour tester d’autres façons d’entreprendre à plusieurs, dans ce que l’on appelle des écosystèmes de coopération territoriale. » avoue Emmanuel Nicoleau. L’investissement primitif est assez long avant d’arriver à un modèle opérationnel. Le rôle de Baobab et Atemis est donc d’être les garants de cette coopération entre acteurs. « La clé, c’est l’encastrement des objectifs. Être en capacité d’intégrer la contrainte de l’autre, veiller à ce que l’autre puisse agir, servir les intérêts de chacun au service de la visée qu’on partage » explique Thierry Dubuc.
L’exemple de l’implication de l’IUT est parlant. Une fois la formule chimique développée par les étudiants, quelle place pour l’établissement dans la suite de cette aventure ? Les enseignants ont perçu un autre usage de la peau d’orange. Après la macération utile pour la production du produit d’entretien, on peut distiller les résidus et obtenir de l’huile essentielle. Ce qui permet aux étudiants de réaliser les travaux de distillation auxquels ils doivent s’exercer régulièrement. Il ne s’agit pas ici simplement de fournir de la matière première mais bien d’imbriquer le projet pédagogique à un ensemble plus grand, en contribuant par exemple à raconter une chimie à impact positif, un sujet très important pour cette formation.
La question du modèle économique
« On pourrait générer du revenu avec l’activité de livraison de fruits, ou en cherchant à vendre des litres de produits de nettoyage. Ce n’est pas ce qu’on cherche à faire. Ce qui nous importe c’est révéler la valeur que l’on crée. Au fur et à mesure que l’on avance, on découvre des opportunités de création de valeur. Les acteurs perçoivent assez rapidement qu’avant même que le bidon de nettoyage ne soit produit, tout un tas de valeurs se créent. » Bien plus qu’une activité de fabrication d’un produit écologique, LOWRANGE est une aventure collective qui crée ce qui ne se voit pas immédiatement :
- Optimiser la valorisation de biodéchets (les peaux d’orange pour le produit ménager et les résidus pour l’huile essentielle)
- Renforcer l’insertion de personnes éloignées de l’emploi
- Maintenir l’engagement des agent·es de nettoyage grâce à l’intégration de la réduction des déchets ou à l’élargissement des services auprès des clients pour qui ils interviennent
- Nourrir le projet pédagogique d’un IUT voisin
- Ouvrir de nouvelles relations de travail entre structures, au-delà du lien client-fournisseur
- Mutualiser des moyens publics et privés
- Démontrer la pertinence des low tech dans un procédé entrepreneurial et soutenir une entreprise de low tech naissante
« Le grand défi c’est d’être capable de traduire en revenus des choses que l’on fait mais qui ne se comptent pas, de donner une valeur à l’immatériel. Sans s’entêter à le traduire en montant mais en révélant l’effectivité, l’utilité. »
On tente alors de proposer un autre modèle de développement économique : des activités qui s’inscrivent dans une logique de transition, pas dans celle du marché. Et un modèle économique qui doit s’affranchir des modes de revenus classiques (qui s’appuient sur l’optimisation des coûts, l’augmentation de la production et de la consommation). « Si on continue à adosser le développement à la recherche de volumes, cela conduit immanquablement aux impasses qu’on rencontre aujourd’hui : pression sur la main d’œuvre, les salaires et les ressources planétaires. Ce sont les limites d’un modèle uniquement circulaire. Si vous utilisez les déchets d’un autre, vous avez besoin que les déchets se multiplient pour se développer. »
Alors comment sortir de cette logique et trouver un équilibre économique ? C’est le sujet au cœur d’un événement organisé le 31 mars dernier. Une étape clé pour les acteurs impliqués dans Lowrange : le produit de nettoyage est officiellement lancé et un appel à rejoindre l’aventure est ouvert. « C’est l’étape suivante après cette première phase d’expérimentation : intégrer de nouveaux contributeurs. L’idée c’est de poser la question ouvertement : quelle dépense êtes-vous prêts à faire pour bénéficier du produit final, vous faire livrer des oranges ou pour intégrer le dispositif et réfléchir à la création de nouvelles valeurs ? » Car l’ambition, au-delà de vendre des oranges ou des litres de produits ménagers, c’est bien de continuer à mieux se connaître entre acteurs du territoire, à s’appuyer sur cette dynamique qui se structure pour être de plus en plus utile. « On pourrait imaginer qu’une cantine scolaire nous rejoigne. Ce qu’elle rémunère, ce n’est pas des kilos d’oranges mais la possibilité de créer une nouvelle valeur pour les enfants, par exemple via l’éducation à la revalorisation des déchets. » En somme, une sorte de système d’adhésion qui permettrait d’asseoir le modèle de revenus.
Si cette formule se révèle pertinente ici, il n’y a pas de modèle unique pour les projets d’économie de la fonctionnalité et de la coopération, ni dans le modèle de revenus, ni dans la façon de faire ! « On ne rentre pas par la question financière. La question de départ c’est : en quoi ça peut être utile pour telle ou telle partie prenante ? Puis on interroge qui peut dépenser quoi et on trouve la rentabilité. »
À l’origine de tout projet d’EFC : un engagement « politique »
« Le point commun entre les acteurs qui s’impliquent dans ce type de dynamique, c’est de s’engager dans un projet politique, au sens de faire société autrement. C’est un point très important. » Voilà comment Thierry Debuc introduit le concept de l’EFC.
« Dans les années 2000, des universitaires font le constat qu’au bout de 20 ans de développement durable, rien n’a fondamentalement changé côté entreprises et territoires : on a gardé la même manière de créer de la valeur économique mais en réservant une partie de la marge pour compenser les externalités négatives environnementales et sociales. » L’EFC vise un autre modèle de développement économique, un modèle qui cherche à sortir de cette logique de compensation en intégrant les enjeux écologiques et sociaux. Un concept qui déploie différents volets :
- Prendre conscience des limites du modèle économique dominant. Trouver de plus en plus d’usages à un produit ou un service, intégrer au fur et à mesure des enjeux et des valeurs supplémentaires Répondre à des besoins utiles et interroger les ressources nécessaires;
- Révéler et raconter la valeur produite pour pouvoir l’évaluer et imaginer de nouveaux modes pour la rémunérer ;
- Garantir la coopération entre acteurs au service d’un projet commun.
Atemis défend un accompagnement des projets d’EFC dans une logique de recherche-action. « Dans l’action il se passe des choses qu’on a besoin d’analyser. Ce dispositif de travail aide à comprendre ce qui est en train de se jouer, les limites, les freins, les risques, les opportunités. » C’est ainsi qu’est né le référentiel EFC, un outil qui s’appuie sur les expérimentations menées et qui documente la nature des valeurs créées, les modes d’organisation éprouvés ou encore les nouveaux modes de rémunération imaginés.
Une transition économique qui n’oublie personne
Dans l’exemple de LOWRANGE, la question de la coopération entre la personne qui planifie le travail des agent·es, celle qui commande les oranges ou encore celle qui repère de nouveaux services à développer pour les entreprises clientes est cruciale. Cela suppose de mettre ces personnes autour d’une table, de partager leurs contraintes. « Comprendre les problématiques de l’autre, savoir exprimer ses contraintes, et développer une capacité à bouger pour intégrer les contraintes de l’autre. Cela renforce la durabilité de la coopération entre les acteurs. On crée un « besoin des uns et des autres ».
L’EFC intègre aussi l’idée qu’il n’y aura pas de transition économique sans transition du travail. « On nous questionne souvent sur le modèle économique de l’EFC mais trouver le modèle de revenus demande moins que l’accompagnement des personnes. » Cela demande de développer, à côté de l’organisation du travail, des dispositifs qui permettent de revenir sur les situations de travail, d’en ajuster les conditions. « L’EFC bouscule le métier de manager car il y a un écart entre ce qui est pensé et ce qu’il va se passer. Le manager doit donc penser les conditions qui permettront aux personnes de prendre en charge ces écarts, de réaliser des arbitrages. Cela passe aussi par la reconnaissance de l’effort quel que soit le résultat ou l’accompagnement au développement de compétences qui apparaissent au fil du temps. »
Une trajectoire à emprunter collectivement
« Ça ne révolutionne pas l’économie mondiale, c’est une voie, une trajectoire pour s’émanciper des logiques économiques dominantes à échelle d’un territoire. » Si l’EFC ne promet pas une bascule totale de notre système, elle propose une rupture avec le mode de pensée classqiue. Une manière d’affirmer qu’avant de « penser » la transformation, il faut « faire », expérimenter. En cela, elle constitue une voie concrète pour politiser la vie économique : pour repenser nos modèles, prêtons-nous à l’exercice, collectivement.
L'association baobab
Association née d’une initiative citoyenne pour une économie soutenable, baobab est une ressource de réflexion et d’actions qui a pour vocation de transformer concrètement le territoire en direction du mieux vivre ensemble, en harmonie avec son environnement.
Depuis 2020, l’association réunit différents acteurs engagés (citoyens, entreprises, associations, institutions…) qui coopèrent, qui mutualisent et qui innovent. Baobab fédère ainsi les énergies pour faire éclore des initiatives écologiques et sociales.
Son manifeste en 4 idées-clés :
- Imaginer un monde différent
- Connecter le territoire
- Coopérer au-delà de l’idée
- Inspirer le changement
ATEMIS
ATEMIS est un laboratoire d’intervention et de recherche engagé dans la formalisation et la mise en œuvre de nouvelles trajectoires économiques et professionnelles à l’échelle des entreprises et des territoires. Ses travaux visent à promouvoir l’émancipation des personnes, une refondation du travail et de la performance par la coopération. Son approche, pluridisciplinaire, soutient l’engagement de celles et ceux qui agissent, dans une perspective de transition durable, grâce à une démarche empirique et réflexive, pas à pas, sans solutions préconçues.
Pour aller plus loin
- Pour suivre les aventures de Lowrange, ça se passe sur le site de Baobab
- Pour plonger dans le référentiel de l’EFC, c’est sur le site d’Atemis
- Le grand temps fort (international !) de l’EFC aura lieu cette année chez nous ! Les prochaines Université de l’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération se tiendront du 23 au 25 novembre 2026 à Saint-Nazaire
- On nous glisse dans l’oreille qu’un prochain numéro de l’émission Kezako sera dédiée à l’EFC : branchez-vous sur SUN pour ne pas le manquer.
- Nous continuerons à explorer cette thématique et les liens à créer avec l’ESS : restez informé·e des actualités des Ecossolies !
